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L'Auto-dissolution du Parti Communiste Italien



A l'occasion des élections italiennes de dimanche qui voit une coalition menée par l'extrême droite accéder au pouvoir, de nombreux communistes et au delà se posent la question : comment a t-on pu en arriver là ?

Sur sa page facebook Nicolas Marchand vient de republier un texte éclairant de Pierre Laroche, militant commmuniste, ayant pour titre "L'auto-dissolution du PCI" écrit en octobre 2007.

Nicolas Marchand accompagne ce texte de son commentaire :
"L’accession au pouvoir de l’extrême-droite en Italie ne s’est pas seulement construite à droite. Il y a aussi eu la quasi disparition de la gauche, à partir du renoncement au combat communiste qui a conduit à la transformation du plus grand parti communiste de l’Union européenne en un Parti Démocrate, rallié au libéralisme.
En France, l’existence autonome du PCF a pu être préservée, en 2007, face à un projet de « nouvelle force » déjà avec JLMélenchon. A l’époque, un article de Pierre Laroche, spécialiste de l’Italie à la « polex » du Pcf, titré « l’autodissolution du PCI », largement diffusé http://anrpcf.canalblog.com/archives/2007/10/15/6546637.html
avait contribué à éclairer et mobiliser les communistes.
Mais cela n’a pu empêcher une trop longue période d’effacement et de suivisme de JLMélenchon, dont les communistes ont heureusement décidé de sortir.
Maintenant il est urgent que les idées communistes pèsent plus à gauche et dans le pays.
Face à l’extrême-droite, la gauche a besoin bien sur d’être unie, mais solidement et sur un projet lui même solide, pour que ne se renouvellent pas les déceptions désastreuses qui ont laissé tant d’espace à la droite et à l’extrême droite.
Pour cela, il y a besoin d’un parti communiste plus actif et plus fort pour promouvoir les idées transformatrices, nouvelles dont toute la gauche a besoin pour se renforcer et devenir capable de gagner. Et pour muscler les luttes, le mouvement populaire, de ces idées.
En témoignent l’amorce à l’initiative de Fabien Roussel d’un débat visant à ce que la gauche se réapproprie sur des bases révolutionnaires, de transformation radicale, les enjeux du travail.
En témoignent aussi, du côté de nos alliés de la Nupes, des réactions curieusement agressives, mais aussi significativement limitées à une perspective de défense d’un « état providence ».


Le texte de Pierre Laroche PCF Paris 5

Le Parti Communiste Italien, né en 1921, a été dissous par son 20è congrès en janvier 1991. Cette auto-dissolution est l’issue d’un long processus, dont tous les protagonistes n’avaient sans doute pas projeté ni le déroulement, ni la fin. Ainsi, le secrétaire général du PCI, Enrico Berlinguer, qui avait, au lendemain du coup d’Etat de Pinochet au Chili en 73, estimé qu’il n’était pas possible de diriger un pays avec un gouvernement minoritaire ou disposant d’une trop faible majorité, avait-il proposé en 74 pour l’Italie ce qu’il avait appelé un « compromis historique » entre les forces communiste, socialiste, et chrétienne.


Cette proposition, loin de faire l’unanimité dans le PCI, avait cependant eu un grand écho dans le pays et, dans l’immédiat, le PCI avait obtenu le meilleur score électoral de son histoire passée et future aux élections de 1976, avec 34,4% des voix. La démocratie chrétienne, qui était également, sous l’impulsion d’Aldo Moro, à la recherche d’un nouveau dispositif politique du pays, s’était ralliée à l’idée de convergence démocratique. Et, peu à peu, le PCI s’était approché d’une participation gouvernementale, ce qui n’avait pas eu lieu depuis 1947. C’est alors qu’Aldo Moro était enlevé puis assassiné en 1978 par les « Brigades rouges ».

Bientôt, le PCI, accusé simultanément d’être complice des terroristes et co-responsable de la politique gouvernementale, avait mis fin en 1979 à sa participation à la majorité et tentait une stratégie qui faisait plus de place au mouvement social, alors que le « compromis historique », du moins dans sa mise en œuvre politique sous forme de « solidarité nationale », donnait la prééminence aux rapports entre formations.

La mort brutale de Berlinguer, en 1984, contribuait à fragiliser le PCI, son successeur Alessandro Natta n’ayant pas le poids charismatique de Berlinguer.

Offensive patronale

La fin des années 70 et le début des années 80 voient en Italie, dans le contexte d’une forte offensive conservatrice mondiale, le patronat marquer des points sur des questions importantes comme le démantèlement de l’échelle mobile des salaires (accepté par référendum en 1985), le développement de la flexibilité, la concentration des entreprises, en même temps que la valorisation idéologique de l’entreprise, Fiat devenant une sorte d’emblème national, symbole d’un consensus idéologique fondé sur le profit, symbole de stabilité et de sécurité dans un monde de précarité.

La politique de la grande entreprise commence ainsi à structurer un consensus majoritaire sur l’impossibilité de réponses indolores à la crise et l’acceptation des mesures d’austérité ; les solutions de la classe dirigeante sont perçues comme salutaires ou inévitables. Cette offensive bénéficie d’un affaiblissement du syndicalisme de classe, résultant des règles de l’unité syndicale qui conduit la CGIL à accepter que ses initiatives soient conditionnées par les autres syndicats.

Questions pour un consensus

Lors du 17è congrès du PCI en 1986, marqué par une forte présence des cadres du parti, Natta prend des distances philosophiques avec le marxisme (le concept de lutte des classes « est un concept que nous utilisons tous de moins en moins », dit-il tout en montrant combien il reste opératoire). Le congrès rejette les amendements qui proposent comme perspective le dépassement ou la sortie du capitalisme ; le PCI se proclame « partie intégrante de la gauche européenne » et « refuse d’anticiper sur les évolutions historiques », déclarant cependant qu’il « n’est pas actuel de penser à une adhésion à l’Internationale socialiste ».

Mais des délégués relèvent aussi l’affaiblissement des valeurs de solidarité et d’égalité dans la société italienne, les réactions racistes contre les gitans et les travailleurs immigrés, le recul des valeurs d’égalité entre les sexes. Le PCI ne se présente plus comme parti révolutionnaire porteur d’objectifs transformateurs, mais comme « parti réformateur moderne », comme l’annonce la banderole de la tribune.

Le secrétaire général de la CGIL, principale confédération syndicale, déclare que s’il vivait en RFA, il serait au SPD. Le Comité central du PCI refuse un amendement de Luciana Castellina qui affirme que « le reaganisme exprime une réponse de longue durée à la crise de l’ordre capitaliste des années 70 ». Giorgio Napolitano, l’actuel Président de la République, alors responsable du secteur « politique étrangère » du PCI, confirme dans une interview du 8 mai 86 au magazine « Panorama » que « l’URSS est à la tête d‘un des 2 blocs politico-militaires », ce qui n’est guère discutable, mais ajoute : « et nous sommes avec l’autre ».

Affaiblissement du PCI et de l’identité communiste

En 1987, ont lieu des élections législatives anticipées (pour la 5è fois depuis 1968). L’Italie traverse une crise politique mais le président de l’organisation du grand patronat italien (Confindustria) écrit dans « le Figaro » du 15 juillet 87 que « l’Italie est championne, au moins potentiellement, du capitalisme ». Le résultat des élections, avec 26,6% des voix pour le PCI, est, selon le mot de Natta, « une défaite ». A part les élections européennes de 84, toutes les élections depuis 1976 ont été marquées par le tassement de ses voix, surtout dans les secteurs ouvriers et populaires, dans les villes industrielles, dans les zones «« rouges » de Rome. L’insatisfaction des électeurs reporte leurs voix sur certaines formations « radicales » (Démocratie prolétarienne), sur les Verts, mais aussi sur les socialistes et les démocrates chrétiens.

Un dirigeant du PCI, Lucio Magri, parle d’ « affaiblissement de l’identité communiste » et Alessandro Natta se demande si l’idée qu’il fallait rassembler ne l’a pas emporté sur le contenu du rassemblement. La majorité gouvernementale de centre droit, forte de 57% des suffrages, est renforcée, le Parti socialiste italien améliore ses résultats : avec 14,3% des suffrages, il retrouve son niveau des années 50. Le président de la Confindustria., toujours dans la même interview au « Figaro » du 15 juillet 87, annonce qu’« il importe que le nouveau gouvernement adopte des règles précises pour l’action économique, la libéralisation des capitaux, la modernisation de l’appareil administratif public… nous avons de bonnes chances d’aboutir ».

Les années 88-89 sont marquées par la volonté d’accentuer et accélérer la restructuration de l’économie et de la société italiennes. Les gouvernements « pentapartites » (socialistes, sociaux-démocrates, libéraux, républicains, démocrates chrétiens), font en sorte d’élargir les espaces politiques et économiques ouverts au capital privé, dans l’enseignement supérieur (au nom de l’autonomie des universités), la recherche, la culture. Le ministre du Trésor, Guido Carli, ancien président de la Banque d’Italie, ancien président de la Confindustria, déclare dans « la Repubblica » du 29 juillet 89, que, pour résorber le déficit de l’Etat, il faut commencer à « céder le patrimoine de l’Etat » : téléphone, banques, assurances, électricité.

Signes prémonitoires et préliminaires

Le PCI opère activement pour un rapprochement avec les partis sociaux-démocrates européens. Giorgio Napolitano, dans « l’Espresso » déclare en décembre 88 que, s’il n’est pas possible que le PCI « s’intègre actuellement dans le groupe socialiste à l’Assemblée européenne, car seuls en font partie des formations appartenant à l’Internationale socialiste ; les choses pourraient être examinées autrement si les conditions devenaient moins contraignantes ».

En 1989, Natta ayant démissionné de ses fonctions de secrétaire général du PCI pour raisons de santé, son successeur, Achille Occhetto, exalte lors du 18è congrès la valeur historique et future du nom de parti communiste « et alors, on ne comprend pas pourquoi nous devrions changer de nom ». Mais il annonce aussi que « si un parti, face à des transformations de vaste portée et face à des faits qui changent l’ensemble du panorama politique global, décidait, de façon autonome et non à cause de circonstances extérieures, de donner vie, avec d’autres, à une nouvelle formation politique, alors oui, il s’agirait d’une chose sérieuse, qui n’offenserait ni la raison ni l’honneur d’une organisation politique ».

Dès le lendemain de la chute du mur de Berlin (9-10 nov. 1989), il commence à parler, hors des instances du parti, d’une initiative importante, justifiée par des raisons italiennes et internationales, non pour changer le nom du parti, mais pour « donner vie à une nouvelle formation politique ». Il soumet cette proposition le 13 novembre 1989 au secrétariat du Comité central, le 14 à la Direction du parti, où elle suscite de fortes oppositions. Le 20 novembre, le Comité central adopte cette proposition qui doit être soumise à un congrès extraordinaire qui ouvrira une phase constituante, pour une organisation dont on ne définira le nom que plus tard et qui, en attendant, s’appelle « la cosa » (la chose) ; on annonce d’emblée qu’elle demandera son adhésion à l’Internationale socialiste, avec pour mission de jouer un rôle d’impulsion pour sortir la gauche européenne de sa crise. La phase constituante doit déboucher sur un congrès.

Cette proposition s’adresse aux forces progressistes et de gauche, non aux partis politiques, mais Occhetto parle des verts, des radicaux, de la gauche souterraine, des socialistes et des démocrates chrétiens de gauche. Effectivement, la préparation de ce congrès a donné lieu à des rencontres, clubs et même à un référendum parmi les lecteurs de l’hebdomadaire « l’Espresso ».

Le 19è congrès (mars 1990) se trouve placé devant 3 motions, inamendables, ce que certains délégués ont contesté, et le congrès ne peut qu’enregistrer les votes des sections. Un peu moins de 30% des membres du parti ont participé aux débats préparatoires, ce qui est plus que d’ordinaire, mais peu compte tenu de enjeux de ce congrès. La motion Occhetto l’emporte avec environ 70% des mandats et le PCI s’engage dans la constitution de « la chose ».

Le congrès de l’auto-dissolution

Occhetto, considérant que l’effondrement des systèmes politiques de l’est européen ouvre une nouvelle période historique, estime qu’il faut se débarrasser d’idéologies dépassées, surmonter les divisions historiques du mouvement ouvrier et trouver une réponse à la crise d’identité du PCI, à ses échecs politiques, à ses défaites électorales, à son vieillissement, au relâchement de ses contacts avec le monde du travail.

Le 20è congrès (Rimini, 31 janv.-3 fév. 1991) a vu la convergence des « colonels » (c’est ainsi qu’on appelait ses proches) d’Occhetto avec ceux qui se définissent comme relevant d’une « aire réformiste », « à la recherche d’objectifs de liberté et de justice qu’il est concrètement possible de poursuivre ». Ils refusent une stratégie de rupture avec le capitalisme. L’objectif est, pour eux, que le nouveau parti soit capable d’exprimer « une culture et une capacité de gouvernement », de tenir compte des contraintes budgétaires, d’avoir une vision « non étatiste des rapports entre public et privé dans l’économie ».

Parmi les opposants à cette orientation, Nichi Vendola se dit dérouté par le « vide d’analyse et de jugement sur une phase longue, une décennie intense, durant laquelle s’est consommée la défaite historique de la gauche mondiale ». Ces opposants jugent que « supprimer l’identité des communistes est une erreur gravement dommageable pour toute la gauche […] L’erreur n’a pas été d’être trop communistes. Elle a été au contraire de ne pas avoir développé une critique rénovée des nouvelles formes d’exploitation et de domination ». Pour eux, le tournant engagé avec le congrès précédent pèche pour 3 raisons :
a / l’absence d’une analyse de classe, moderne, de la société
                                 b/ un déplacement de l’axe culturel vers des positions subalternes par rapport à des idéologies modérées
                                 c/ une idée de la politique de sommet, qui privilégie le recours aux médias et les fonctions de leader ».

D’autre part, ce 20è congrès congrès ayant lieu au moment de la guerre du Golfe, Giorgio Napolitano s’oppose à la demande de retrait des forces italiennes dans le Golfe, objectant que ce ne serait qu’un geste de propagande. Mais beaucoup estiment démentie l’analyse d’Occhetto qui ne voyait dans l’effondrement des systèmes politiques d’Europe de l’est que des possibilités de développement démocratique et la fin de la guerre froide et de la politique des blocs.

Ce congrès est intervenu dans un climat de démobilisation des adhérents : plus de 100 000 adhérents n’ont pas repris leur carte. Mais cette phase constituante a associé de nombreux interlocuteurs extérieurs qui, n’appartenant pas au PCI, décident d’adhérer à la nouvelle formation (57 000 adhésions).

Le congrès adopte la motion Occhetto par 807 voix, 75 contre, 49 abstentions, 328 délégués étaient sortis de la salle pour manifester leur volonté de faire sécession. Occhetto est difficilement élu secrétaire général. Le Parti démocratique de la gauche était né. Plusieurs opposants continuèrent d’en faire partie, espérant pouvoir y rassembler de nombreux hésitants susceptibles d’être convaincus de la possibilité d’une force communiste dans ce parti.

On conçoit le désarroi des militants et des sympathisants du PCI devant cette disparition du PCI. Le 10 février 1991, quelques milliers de militants se rassemblent à Rome et fondent le Mouvement pour la refondation communiste, qui deviendra par la suite le Parti de la Refondation communiste.

Les conséquences ne se font pas fait attendre : c’est un recul idéologique et politique global pour le monde du travail. En septembre 1992, la Confindustria fait presque explicitement savoir qu’elle ne se sent plus liée aux forces qui ont jusqu’alors gouverné l’Italie et qui, effectivement, ont disparu des résultats électoraux (le Parti socialiste, la Démocratiechrétienne, le Parti libéral, le Parti social-démocrate). Achille Occhetto déclare que la gauche rénovée pourra donner « à la crise italienne une réponse que les vieilles classes dirigeantes ne sont plus en mesure d’élaborer ».

La CGIL précise un élément de cette réponse, lors de son congrès fin octobre 1992 : il en sort un syndicat défini comme « post-ouvrier », qui en a fini avec « le mythe du rôle central de la classe ouvrière ». Le syndicat doit défendre les travailleurs, les usagers, l’entreprise, les compatibilités. Si l’on ne tient pas compte des compatibilités entre ce qu’on demande et ce qui est possible, « on aura l’air de Martiens », affirme le secrétaire général : le syndicat doit donc fixer ses propres limites, il ne sert à rien de refuser par principe les mises à la retraite anticipée, la flexibilité, le chômage économique. On voit se dessiner la possibilité d’un nouveau pacte social où les syndicats auraient pour rôle de contenir les éventuels excès des salariés et des entreprises. Au plan politique, l’arrivée de Berlusconi, à 2 reprises président du conseil, marque une régression démocratique importante.

Voilà donc comment un grand parti, nombreux, influent, fort d’une longue histoire de luttes (antifascisme, Résistance, « reconstruction » économique et politique après 20 ans de fascisme et 5 ans d’une guerre qui a comporté un changement d’alliance et qui a eu de fortes composantes d’une guerre civile) a disparu après une dizaine d’années de reculs politiques et de reculades idéologiques sur fond de régression sociale.

Certains de ses membres ont pu espérer, soit qu’une « tendance communiste » pourrait peser sur l’activité du nouveau parti, soit que le patrimoine du PCI pourrait fructifier dans ce nouveau parti. Il n’en est rien, le nouveau parti est maintenant en train de se joindre à des formations social-démocrates, des formations de centre gauche, voire de centre droit, pour constituer un « parti démocratique » (ou « parti démocrate », à l’américaine : c’est le même mot en italien), avec comme objectif, non pas de changer la société, de briser la domination du capital, mais d’être une force d’alternance contre la droite berlusconienne. Ses actuels dirigeants font savoir leur exaspération quand reparaît le mot d’ordre d’Enrico Berlinguer : être à la fois parti de lutte et de gouvernement.

Si vous ne voulez pas que le parti communiste français connaisse le même sort, avec les mêmes conséquences désastreuses pour la société et les travailleurs français, il y a urgence à réagir.
 Prenez la parole.

Italie : comment a t-on pu en arriver là ?



Comment un pays qui se distinguait il y a quelques décennies encore par le plus puissant parti communiste d’Europe, disposant d’une base sociale immense et d’une haute stature culturelle, mais aussi par une gauche extra-parlementaire particulièrement forte et vivace, a-t-il pu sombrer dans un tel cauchemar ?

Car c’est bien de cauchemar qu’il faut parler, lorsque les seules options qui se détachent dans l’élection actuelle tiennent dans une coalition des droites radicales dominée par les néofascistes, une coalition du centre menée par le Parti démocrate (un parti qui s’est bâti justement sur les cendres du Parti communiste italien et sur la base d’une rupture totale avec l’héritage communiste dans quelque sens qu’on l’entende), et un Mouvement 5 étoiles dont on a vu au pouvoir ce que valait sa rhétorique et ses prétentions « anti-système ».

Ce dossier de Contretemps permet d’y voir plus clair en revenant sur la quinzaine d’années qui vient de s’écouler, marquée par des coalitions bancales et des gouvernements technocratiques, où se sont mêlés l’extrême centre, la droite et l’extrême droite, et dont le point commun a été d’imposer la continuité de la grande destruction néolibérale. Or c’est bien sur le fond de cette destruction – des solidarités collectives et des espoirs de changement – que prospèrent les néofascistes, ici comme ailleurs.

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Giorgia Meloni cherche à dissimuler les liens de son parti – Fratelli d’Italia – avec le fascisme historique. Pourtant, sa politique reste fondée sur l’ethnonationalisme, l’anticommunisme et le rejet des valeurs des Lumières.

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Giorgia Meloni a proposé son nom pour devenir la prochaine Première ministre italienne, si sa coalition obtient la majorité lors des élections qui auront lieu dans quelques semaines – et à en juger par les sondages actuels, elle est pratiquement assurée d’y parvenir. La coalition dite de « centre-droit » formée par son parti Fratelli d’Italia, la Lega de Matteo Salvini et Forza Italia de Silvio Berlusconi devrait obtenir 45 à 47 % des voix lors du scrutin du 25 septembre, le parti de Mme Meloni recueillant environ la moitié de ce total. Compte tenu du système électoral italien, un tel résultat donnerait à cette coalition une nette majorité de sièges.

De l’autre côté du champ politique italien, on a assisté à l’échec retentissant de la tentative du Parti démocrate (PD), mené par Enrico Letta, de construire une large coalition de centre-gauche. Elle est au contraire fragmentée en plusieurs formations rivales. Au centre, on trouve une alliance entre deux partis ultra-néolibéraux (Italia Viva de Matteo Renzi et Azione de Carlo Calenda), qui insistent sur leur soutien aux politiques du gouvernement sortant du technocrate Mario Draghi. Du côté de la gauche libérale et pro-OTAN, les Démocrates de Letta n’ont réussi à obtenir le soutien que de quelques forces mineures, aux orientations contradictoires.

L’éclectique Mouvement 5 étoiles (M5S), rompant le pacte qui l’unissait aux Démocrates, a refusé une entente avec les autres forces. La gauche radicale, qui n’est pas parvenu à intégrer le parlement en 2018, s’est plutôt réorganisée au sein de l’Unione Popolare, dirigée par l’ancien maire de Naples Luigi de Magistris.

Dans cette situation où Fratelli d’Italia a de grandes chances de diriger le prochain gouvernement, l’organisation avance dans deux directions tactiques. Premièrement, elle a donné la priorité à la question de la candidature de Meloni à la tête d’un éventuel gouvernement de droite. L’objectif est de vanter sa légitimité populaire et d’éviter les manœuvres post-électorales des alliés qui chercheraient à imposer une autre figure sans lien avec les différents partis.
Ensuite, elle tente de présenter un profil rassurant de parti fondamentalement pro-système.

Les conservateurs européens ?

La formation de Meloni a été créée en 2012, mettant en avant sa continuité avec le courant néofasciste incarné pendant quatre décennies par le Movimento Sociale Italiano (MSI) avant sa transformation dans les années 1990 en Alleanza Nazionale. Trouvant ses racines dans un MSI qui était à la fois sentimentalement et idéologiquement lié à vingt ans de régime fasciste, la question de la nature de Fratelli d’Italia n’a cessé de se poser ces dernières années. Cette attention s’est particulièrement accrue depuis qu’il est passé d’une force marginale à ce que les sondages considèrent comme le premier parti d’Italie.

La semaine dernière, Meloni a produit une vidéo en plusieurs langues pour rejeter l’étiquette fasciste ou néofasciste. Cependant, la question de la continuité ou de la rupture avec le fascisme historique n’est pas aussi simple qu’elle est généralement présentée, que ce soit par ceux qui présentent de manière simpliste une continuité avec le passé ou par ceux qui la nient complètement.

Fratelli d’Italia se présente aujourd’hui comme un parti « conservateur », vantant à cet effet la présidence de Meloni au sein du parti continental des Conservateurs et Réformistes Européens (ECR). Cette formation, qui regroupe diverses forces à l’intérieur et à l’extérieur de l’Union européenne, et s’aligne sur le groupe correspondant au Parlement européen, est née d’une initiative des conservateurs britanniques et du parti polonais Droit et Justice (PiS) au pouvoir. Avec la sortie de la Grande-Bretagne de l’UE, les conservateurs ont pris du recul mais maintiennent toujours une relation de collaboration. Les partis officiellement liés à l’ECR en dehors de l’Europe comprennent les Républicains états-uniens et le Likoud d’Israël.

D’un point de vue idéologique, l’objectif poursuivi par Meloni n’est pas de nier la continuité avec la droite néofasciste d’après-guerre, mais plutôt de l’insérer dans un courant plus large qui jouit d’une plus grande légitimité pour gouverner un pays d’Europe occidentale. Le fascisme historique est « relégué dans le passé » et certains de ses aspects, qu’il serait difficile de reproduire dans le présent, sont condamnés. Mais d’autres références idéologiques fondamentales sont conservées.



Tradition anti-Lumières

Dans ses Thèses de Trieste – approuvées lors du deuxième congrès du parti en décembre 2017 et toujours considérées comme son manifeste de référence – l’activité du parti est placée dans le contexte d’une bataille idéologique de longue haleine qui remonte au moins à la Révolution française :


« Notre civilisation, écrit Fratelli d’Italia, est désormais attaquée dans ses structures constitutives par une attaque concentrique, menée au nom de la lutte contre les préjugés, avec le même schéma idéologique que les Lumières ont inauguré pour la première fois dans leur croisade, au nom de la raison, contre l’autorité de la tradition ».

Et ce que l’on reproche le plus aux Lumières, c’est précisément de hisser la raison au-dessus de la tradition. Les partisans de la « société ouverte », lit-on, veulent imposer « des politiques sociales et culturelles qui, au nom du progrès, cherchent à déraciner les fondements du modèle de civilisation que les peuples européens ont créé pendant des millénaires« . L’affrontement oppose donc les Lumières, la raison et le progrès à une identité issue de la tradition et devant s’incarner dans l’autorité.

Benito Mussolini lui-même (pourtant idéologiquement éclectique quand cela l’arrangeait) se vantait que le fascisme s’opposait aux « principes français de 1789 ». C’est dans ce cadre que s’inscrit l’ensemble des valeurs de Fratelli d’Italia. Il en découle, avant tout, un nationalisme à caractère ethnique. La rhétorique patriotique, fortement présente dans la propagande d’une organisation qui s’est définie comme le « mouvement des patriotes », se fonde sur la nation comme « organisme vivant ».

Pour l’extrême droite, la Première Guerre mondiale est un moment primordial dans la formation historique de l’identité italienne. Elle est perçue comme une continuation du Risorgimento, d’où est né l’État unitaire italien. L’ensemble des événements menant de la défaite militaire de Caporetto (automne 1917) à la victoire sur les puissances centrales à Vittorio Veneto en octobre 1918 sont exaltés comme le véritable creuset de l’identité nationale. La sacralisation de la guerre et le culte des morts (du seul côté italien, bien sûr) sont considérés comme essentiels à la construction d’une identité nationale qui doit être défendue contre les éléments corrosifs.

L’anticommunisme

Il s’agit d’une représentation qui se nourrit davantage de mythologies que de reconstitutions historiques authentiques. Mais l’exaltation de la Première Guerre mondiale est également jugée implicitement nécessaire pour dissimuler autant que possible la Deuxième Guerre mondiale, qui a vu les forces libérales et communistes s’aligner contre le bloc nazi-fasciste. Il s’agit également d’une tentative d’effacer la Résistance et le mouvement partisan comme référence idéale de l’Italie démocratique.

Le communisme continue d’être considéré comme un ennemi absolu car il est présenté comme la conclusion la plus extrême de certaines idées des Lumières, dont l’internationalisme. L’idée même de conflit social, inhérente à la perspective de la lutte des classes, est considérée comme destructrice de l’identité nationale.

Alors que le nationalisme ethnique, dans lequel les identités nationales sont figées dans le temps et incapables d’évoluer et de changer, est ouvertement affiché, une conception hiérarchique des relations sociales demeure comme un courant sous-jacent. L’idée que l’égalité est une aspiration à laquelle il faut tendre (elle figure d’ailleurs parmi les valeurs constitutionnelles de la République italienne créée en 1946) est également considérée comme faisant partie de l’héritage des idées révolutionnaires qui s’opposent à la « tradition ». Cette vision hiérarchique se combine dans Fratelli d’Italia avec des références à Margaret Thatcher et Ronald Reagan, dont le néolibéralisme inspire la vision économique du parti.

Pendant des décennies, le MSI néofasciste a été divisé entre différentes visions économiques. Il y avait des partisans du corporatisme et des « socialisateurs », inspirés par les proclamations démagogiques de la République de Salò de 1943-45 (dirigée nominalement par Mussolini mais subordonnée à tous égards à l’occupant nazi). Pourtant, ces questions économiques ont été largement mises de côté dès sa transformation en Alleanza Nazionale, sous la direction de Gianfranco Fini.

La vision néolibérale établie depuis le début des années 1980 dans les principaux pays capitalistes, avec sa composante de darwinisme social, s’est avérée acceptable et compatible avec l’idéologie des héritiers du MSI, car elle accepte comme inévitables les différences de pouvoir, de richesse et d’autorité entre les individus. Cependant, ces différences ne sont plus déterminées de manière rigide par une structure sociale fixe et immuable, mais résultent plutôt de la concurrence entre les individus, qui se déroule principalement sur le terrain économique.

La condamnation de certains aspects du fascisme, réaffirmée par Meloni au début de la campagne électorale, n’est pas entièrement nouvelle, car des formulations similaires avaient déjà été introduites par Fini, et même par son leader historique Giorgio Almirante, bien qu’en alternance avec des revendications explicites d’adhésion au fascisme. Cette condamnation n’exclut pas la continuité avec le cadre idéologique (ethnonationalisme, darwinisme social, anticommunisme) dans lequel s’insère le fascisme historique.

Fratelli d’Italia continue, dans une certaine mesure, à appliquer le même principe qui a guidé l’un des premiers dirigeants de l’ancien MSI, Augusto De Marsanich, selon lequel il promettait de « ne pas restaurer » (la dictature fasciste), mais aussi de « ne pas désavouer » le régime comme faisant partie de l’héritage historique de la droite italienne. La condamnation de certains éléments peu recommandables du fascisme ne se transforme pas pour autant en engagement antifasciste.Dans les médias proches de Fratelli d’Italia, la Résistance partisane contre le nazi-fascisme pendant la Seconde Guerre mondiale continue d’être présentée uniquement comme responsable d’actions criminelles et anti-nationales.

Pro-système

Le numéro d’équilibriste de Meloni consiste donc à revendiquer la continuité avec la droite néofasciste tout en se faisant accepter comme une force politique pro-système. Les éléments de base du paradigme dominant sont au nombre de deux : 1/ l’engagement envers le bloc occidental articulé autour de l’OTAN ; 2/ la défense de la primauté des entreprises sur le travail.

Sur le premier point, Fratelli d’Italia a fourni les garanties les plus larges. Le MSI, après une phase initiale d’incertitude, s’est rangé du côté du bloc atlantique, favorisant l’adhésion à la croisade idéologique anticommuniste par rapport aux discours d’autres éléments d’extrême-droite sur une « troisième » force séparée des États-Unis et de l’URSS. Le parti de Meloni a été favorable, dès le début, au soutien militaire à l’Ukraine dans son conflit avec la Russie. Il a ouvertement préconisé l’envoi d’armes offensives et pas seulement défensives, soutenant ainsi l’alignement du gouvernement Draghi sur la politique de l’administration Biden.

Au fil des ans, les déclarations faisant l’éloge de la politique de Vladimir Poutine (principalement en ce qui concerne sa « bataille culturelle » et son opposition à une supposée « dictature LGBTQ ») ou sa sympathie pour le Hongrois Viktor Orbán n’ont pas manqué. Mais c’est avec la droite polonaise que Fratelli d’Italia a construit sa principale alliance. Les diverses formations de la droite radicale européenne n’ont jamais été en mesure de trouver un terrain d’organisation commun, bien qu’elles convergent sur de nombreuses questions idéologiques et programmatiques, précisément en raison de leurs attitudes différentes à l’égard de la Russie.

Pour des raisons historiques et géopolitiques, une partie de la droite a toujours adopté des positions fortement hostiles à la Russie tout en exprimant une vision idéologique à bien des égards similaire à celle de Poutine. Grâce aux manœuvres de Fratelli d’Italia, l’ensemble de la coalition de droite italienne s’est clairement positionnée en faveur de l’élargissement de l’OTAN, du soutien militaire à Kiev et des sanctions contre la Russie.

Sur le plan économique, l’adhésion de Fratelli d’Italia au paradigme néolibéral va de pair avec le soutien à l’équilibre budgétaire comme contrainte de l’action gouvernementale. Suppression du « revenu citoyen » (un ensemble d’allocations pour les demandeurs d’emploi introduites en 2019) ; réduction des impôts en assouplissant le principe de l’imposition progressive ; soutien aux infrastructures par le biais de « grands projets » ; et interventions sur les questions environnementales strictement subordonnées à l’intérêt économique. De ce point de vue, la politique économique de Fratelli d’Italia peut être considérée comme moins populiste non seulement que celle défendue par le Mouvement 5 étoiles, mais aussi que celles de la Lega de Salvini et de Forza Italia.

Pour Meloni et son parti, la question non résolue de la relation avec l’Union européenne demeure. La première préoccupation est d’assurer à ses concitoyens que les fonds du Plan national de relance et de résilience (PNRR), alloués à l’Italie par la Commission européenne à Bruxelles, continueront à arriver comme prévu. Au moment où le gouvernement alors dirigé par Giuseppe Conte (Cinq étoiles) négociait ce Plan, Mme Meloni a tenté de s’opposer à la demande de financement européen en évoquant plutôt l’utilisation possible des droits de tirage spéciaux fournis par le Fonds monétaire international. Cette proposition a été jugée bizarre par de nombreux économistes.

Bien que le parti ait exclu les perspectives d’Italexit ou d’abandon de l’euro, il reste fortement hostile à un développement fédéraliste de l’UE.Dans certains discours, Mme Meloni a comparé l’UE à l’URSS, comprise comme une cage qui opprime ses États membres. Elle propose une Europe organisée comme une confédération d’États souverains, mais préconise en même temps son développement en tant que « marché libre », suivant une perspective qui a caractérisé la présence britannique dans l’UE dans les versions de Thatcher et de Tony Blair.

Le programme électoral adopté par la droite à l’approche des élections du 25 septembre évite de faire des propositions particulièrement conflictuelles et utilise des formules plutôt vagues. Il déclare que l’Italie confirme sa « pleine adhésion au processus d’intégration européenne » mais en se concentrant sur une Union « plus politique et moins bureaucratique ». Toutefois, elle souhaite également que cette Europe réaffirme son identité « judéo-chrétienne ».

Dans son livre Io Sono Giorgia (« Je suis Giorgia »), la leader de Fratelli d’Italia affirme une idée de l’Europe qui n’est pas liée au dépassement des nationalismes qui ont produit les deux guerres mondiales, mais plutôt à la guerre comme marqueur d’identité. Il s’agit de la bataille de Poitiers en 732, qui a arrêté la « marée islamique », de la défense de Constantinople par Constantin XI, et de la bataille de Lépante en 1571, qui a réussi à « arrêter l’avancée turque ». Comme pour la bataille italienne de Caporetto en 1917, c’est toujours la guerre, le conflit qui se termine par la suppression physique de l’ennemi, qui alimente les fantasmes guerriers du « soldat Meloni » (une auto-définition qui clôt son autobiographie).

Un acte d’équilibre

Il convient de souligner que l’extrême droite italienne se trouve prise dans un certain nombre d’équilibres politico-idéologiques. Ayant toujours pris le parti de l’opposition à tous les gouvernements successifs depuis sa création fin 2012, Fratelli d’Italia a bénéficié de l’instabilité permanente du système politique italien. Il a notamment pu rassembler des soutiens grâce à la crise de ses deux alliés. D’abord Forza Italia s’est effondré avec le déclin du leadership de Berlusconi, puis avec la montée rapide, suivie d’un déclin tout aussi rapide, de la popularité de Salvini.

La droite italienne, grâce à son articulation entre des partis porteurs d’identités distinctes et de leaderships forts, a pu maintenir son large réservoir de soutien qui s’est presque toujours situé entre 45 et 50 % de l’électorat. Seule la montée du Mouvement 5 étoiles au cours des années 2010 a été en mesure de dépouiller une part importante des électeurs de droite, mais ils sont rapidement revenus, notamment grâce à la communication populiste du leader de la Lega, Salvini.

Quant au centre-gauche, les deux stratégies poursuivies par le Parti démocrate depuis sa formation en 2007 ont échoué. Il avait fait le pari de devenir une force capable d’intercepter le soutien de tous ceux qui ne votent pas pour la droite, en éliminant tous les concurrents (la « vocation majoritaire » de Walter Veltroni, son premier leader). Il aspirait également à l’agrégation d’une coalition hétérogène de forces, dont les Démocrates conserveraient le leadership incontesté (le « large champ » de Letta, son leader actuel). Pourtant, face au succès de la droite, la seule alternative qu’elle peut offrir est une autre coalition technocratique, fondée non pas sur le soutien des électeurs mais plutôt sur une alchimie favorisée par le système électoral byzantin de l’Italie.

Franco Ferrari Publié initialement dans Jacobin et ensuite dansContretemps.

Indisponibilité des réacteurs : surprenantes lectures, surprenantes postures

par Gérard Petit:


Injonctions, contrôles, reporting serré, l’Exécutif veut reprendre la main, l’opérateur EDF, jugé défaillant, est désormais sous surveillance rapprochée. Une analyse orientée, mal fondée, qui redistribue sans vergogne les cartes et les responsabilités, au risque fort de la confusion des rôles et de l’inefficacité.

Si aux yeux des opinions, le nombre de réacteurs nucléaires actuellement à l’arrêt (26 sur 56) est inquiétant, il l’est aussi pour les professionnels de la filière qui doivent relever un défi d’importance pour l’économie du pays et de ses citoyens, et pour la crédibilité de leur outil industriel.

Certes, c’est une conjonction de contingences adverses qui a conduit la flotte actuelle de réacteurs à ce niveau d’indisponibilité, et si aucune des difficultés rencontrées n’est rédhibitoire, en soi, leurs effets se potentialisent pour déboucher sur la situation critique que nous connaissons.

Détracteurs durables

Surfant sur la vague créée par ce contexte inédit, les adversaires du nucléaire ont vu leurs carquois se remplir de nombre et variétés de flèches qu’ils peuvent décocher sur ce grand corps malade qu’est actuellement la flotte française de réacteurs.

Les premières visent le caractère systémique que peut prendre tout ennui ou avarie, soit parce que plusieurs réacteurs sont touchés, soit parce qu’on considère qu’ils pourraient l’être, et que, par application du principe de précaution, on doit les arrêter pour investiguer, quitte à les mettre parfois durablement en panne.

Autre dimension de ce même aspect systémique, les contraintes liées au refroidissement des réacteurs (en bord de rivière, ou d’estuaire) en période de fortes chaleurs, lesquelles ont de beaux étés devant elles, avec l’évolution climatique.

La seconde bordée vise à assimiler ennuis techniques et vieillissement incontrôlé des installations, même si les faits démentent absolument ces assertions. Ainsi, la corrosion sous contrainte (CSC[1]) qui affecte certains réacteurs (à des degrés très divers d’ailleurs) concerne les unités les plus récentes du parc.

Troisième volée, les indisponibilités actuelles seraient dues à l’accumulation de laxismes, de reports et d’impasses dans la maintenance des réacteurs au fil des années, de telles inconséquences finissant par l’impossibilité physique de continuer à les exploiter.

C’est un propos qui se répand et dans cette veine, la pression exercée par le gouvernement sur EDF pour le redémarrage de tous les réacteurs est parfois vue comme irresponsable, la crainte sous-jacente étant qu’on redémarre, à tout prix, des réacteurs peu sûrs.

Tout au contraire, le parc de réacteurs d’EDF est toujours resté exploité avec sérieux et professionnalisme, quant aux contrôles auquel il est soumis, c’est faire bien peu de cas du rôle capital de l’ASN, autorité administrative indépendante, omniprésente, compétente et reconnue partout comme telle.

Déterminants durables

Pour les opinions, il n’est pas aisé de démêler le vrai du faux, de peser la réalité des dangers agités, ni de distribuer les responsabilités.

Il est clair, pourtant, que la situation est sans précédent et que les interrogations sont pleinement légitimes, d’autant qu’elles viennent percuter les arguments habituels des partisans du nucléaire qu’ils présentent comme l’outil de l’indépendance énergétique et du courant disponible et peu cher.

Certes ces opinions ont été travaillées de longue date, avec des discours réitérés sur le risque encouru d’avoir mis « tous les œufs dans le même panier », un argument des pro-EnRs, comme si l’intermittence de leurs champions pouvait garantir une continuité de fourniture. L’argument vaut pour l’étoffement d’une flotte de CCGgaz[2], mais on touche là les limites de l’alternative, avec les événements géopolitiques actuels.

De fait, c’est l’ampleur et le calendrier de réalisation du programme de modification des installations demandées par l’ASN, afin de permettre une exploitation des réacteurs au-delà de quarante années de fonctionnement (et pour dix années supplémentaires, au moins), qui est l’une des causes principales de la situation.

La raison de ce programme, qui n’existe nulle part ailleurs par son ampleur et sa profondeur, ne tient nullement à un niveau de sûreté de conception et d‘exploitation des réacteurs français qui se serait décalé des standards mondiaux (il en constitue au contraire le fleuron), mais bien à un degré d’exigence de l’ASN, qui a mis la barre très haut.

Se superposent à ces contraintes celles résultant des modifications dites « post-Fukushima » avec en particulier la mise en place d’un important « noyau dur[3] » pour chaque réacteur, dont ceux candidats au franchissement du cap 40 ans.

La réalisation de ce programme est une condition nécessaire (mais pas forcément suffisante), pour que l’ASN puisse autoriser la poursuite de l’exploitation, sachant qu’aucune limite physique au prolongement du fonctionnement des réacteurs (vieillissement des équipements non remplaçables, les cuves en particulier) n’a été identifiée. Pour donner une idée de l’importance des travaux afférents, chaque réacteur est arrêté six mois (en ordre de grandeur) pour pouvoir les réaliser.

Actuellement, sept réacteurs de 900 MWe sur 32 ont achevé cette séquence et une dizaine sont en chantier, il y a donc encore du travail en longue perspective, une dimension qui semble incompatible avec les injonctions martiales du temps présent.

Une fois encore, on ne peut séparer les efforts à réaliser pour requalifier les réacteurs aux nouvelles exigences de l’ASN de la richesse énorme qu’ils pourront produire dans la décennie qui vient et très probablement au-delà. Mais ces outils, à forte intensité en capital, ne pourront donner leur mesure économique que si leur exploitation n’est pas inféodée à la seule compensation des intermittences de flottes éoliennes et solaires, qu’on s’apprête parallèlement à hypertrophier.

Il n’y aura pas de place rentable pour tous les acteurs si les conditions d‘accès au réseau ne sont pas profondément transformées. Il est donc à craindre que les conditions d’une pleine valorisation de l’énorme effort entrepris pour pérenniser le parc nucléaire, à un haut degré de sûreté, ne soient jamais réunies.

Insuffisances durables

Comme expliqué par EDF, les effectifs compétents des entreprises en charge de la réalisation des modifications ont tous été mobilisés, mais le planning global était très serré et enchâssé dans celui des arrêts fatals pour rechargement du combustible, le tout à la merci du moindre bouleversement.

Or le Covid a d’emblée désorganisé cette horlogerie sans jeu. Des réacteurs se sont ainsi trouvés arrêtés sans qu’on puisse y réaliser les travaux prévus, à cause de l’allongement des chantiers sous Covid sur d’autres réacteurs, qui mobilisaient les compétences requises, non duplicables. Une réaction en chaine, implacable.

La corrosion sous contrainte (CSC) s’est ensuite superposée à une situation déjà très compliquée, rendant la gestion de l’ensemble inextricable, d’autant que les options de sûreté prises par EDF en face de ces désordres inattendus (de la CSC affectant l’inox forgé, c’est une surprise industrielle !), ont été conservatoires, avec mises à l’arrêt de réacteurs affectés, ou pouvant l’être, et découpe des tuyauteries suspectes, parfois à raison, mais parfois pas. Or les réparations (remplacement des tronçons affectés) sont particulièrement lourdes (approvisionnement spécifiques longs et délicats, puis soudages par des maîtres qualifiés et contrôles pointus, le tout en ambiance radioactive).

Phobies durables

Des marges raisonnables dans le dimensionnement de notre parc de production électrique n’auraient certes pas tout réglé, mais elles auraient au moins permis de pallier, en ordre de grandeur, l’effacement des réacteurs concernés par la CSC.

Mais ces marges, qui existaient, étaient essentiellement composées de centrales thermiques classiques (charbon, fioul) et les Verts aux portes du pouvoir, puis au pouvoir, n’ont eu de cesse que dénoncer ces pollueuses émettrices de CO2 (même si elles n’étaient presque jamais utilisées) et face à la galerie européenne, il n’était pas question de présenter un parc de production national possédant encore ces stigmates d’autres temps idéologiques, surtout quand il s’agit de montrer le chemin !

La loi dite « Energie-climat » de 2019 a d’ailleurs scellé le sort de ces centrales, toutes devaient être arrêtées en 2022 et leur fonctionnement strictement limité dans l’intervalle. Des décisions bien imprudentes, mais les décideurs avisés d’alors sont toujours au pouvoir, mieux, sur les mêmes créneaux.

Cette ultra-phobie des centrales « classiques » charbon, que nos voisins allemands redémarrent par dizaines, contraints par les carences en gaz russe, ne s’est pourtant pas éteinte en France, malgré le dur choc avec le réel.

Dans sa philippique pointant la responsabilité d’EDF dans la crise actuelle, notre première ministre presse l’opérateur de tenir les délais affichés de redémarrage des réacteurs afin, surtout, que le pays ne soit pas contraint à redémarrer l’unité charbon de Saint-Avold. Une déclaration surréaliste, on imaginait le péril sous la forme de coupures, voire de black-out, mais nous voilà décillés, c’est une alerte au feu de cheminée !

Avec l’arrêt des deux réacteurs de Fessenheim, c’est au total plus de 10 GW, soit une capacité équivalente à 12 réacteurs nucléaires, qui ont été retirés du jeu en quelques années (dit déjà, 12 réacteurs sont affectés par la CSC…, magie des chiffres ?).

Les 1650 MW de l’EPR de Flamanville manquent cruellement. Mais s’interroger sur les déboires du projet fait immanquablement repasser par ces mêmes déterminants qui plombent actuellement la maintenance de la flotte en exploitation : manque de perspectives pour une filière exigeante et donc, manque d’une masse critique de compétences.

Impasse durable

Le gouvernement veut mettre l’activité nucléaire d’EDF sous une tutelle incompétente, un choix politique qui pourrait bien se révéler imprudent, un appareil aussi inertiel que la filière nucléaire ne pouvant se conformer, sans délais, aux souhaits du politique, surtout quand ceux-ci sont clairement contradictoires.

Vouloir dénoncer devant l’opinion l’incurie d’EDF, incapable de respecter les dates de redémarrage des réacteurs, en mettant l’entreprise sous tutelle de ministres, est un mépris ostensible des salariés et de tous les sous-traitants impliqués, lesquels ont fait de leur mieux, dans des conditions sanitaires (Covid) ou météorologique (canicule) souvent éprouvantes, pour exécuter des tâches difficiles.

Une telle attitude est un déni de réalité, et illustre bien le pilotage hors sol du dossier par des responsables politiques, au plus haut niveau, qui conduisent sans rétroviseur, mais aussi sans vision.

[1]. La corrosion sous contrainte (CSC) résulte de l’action conjuguée d’une contrainte mécanique et d’un milieu agressif. Cette dégradation conduit à l’amorçage d’une ou plusieurs fissures puis à leur propagation au sein du matériau.

[2]. CCGaz : centrale thermique à cycle combiné gaz, une centrale électrique brûlant du gaz naturel et utilisant le principe du cycle combiné (turbine à gaz + turbine à vapeur).

[3]. Création d’un “noyau dur” constituant une ligne de défense supplémentaire pour faire face aux agressions extrêmes afin de limiter les rejets radioactifs massifs et d’éviter les effets durables dans l’environnement. Entre autres, une source électrique autonome supplémentaire permettant le refroidissement du réacteur est créée (DUS, pour diesel d’ultime secours).

Gérard Petit Article publié sur le Blog Telos et sur Linkedin


Gérard Petit est ingénieur en génie atomique - Retraité d'EDF

LIBERTE HEBDO N°1551.EDITO DE PHILIPPE


RENDEZ-VOUS AU 29 SEPTEMBRE

Qui va payer le chauffage dans les universités qui vont voir leur note s’envoler ? 

La question est clairement posée par les organisations syndicales tandis que certains établissements, comme l’université de Strasbourg, prennent déjà des mesures drastiques et reportent une partie du problème sur les étudiants. Évidemment, la hausse de la facture énergétique ne concerne pas que l’enseignement supérieur. 
Tout le monde est concerné. Dans les communes, plusieurs maires communistes commencent à se mobiliser. Le coup de gueule de Jean-Pierre Bosino, début septembre, a fait de l’effet, n’en déplaise à la Première ministre qui n’y voit pas un « bon exemple ».

Une autre question cruciale porte sur le Projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) qui sera présenté ce lundi 26 septembre en conseil des ministres. Emmanuel Macron n’a pas hésité à prévenir que la réforme des retraites, qu’il entend réaliser très rapidement, pourrait passer par un simple amendement au PLFSS. 
Refusant coûte que coûte le déficit, le président s’attelle aussi à refonder les grands services publics, l’école, l’hôpital, la sécurité. Et il résume ainsi sa ligne de conduite : « La vérité, c’est qu’il nous faut travailler plus et produire plus de richesses dans notre pays si nous voulons protéger, avoir une politique de justice sociale et défendre le modèle social français, sa force et son avenir »

En toile de fond de ce tableau peu réjouissant, la polémique sur les déclarations de Fabien Roussel, autour du travail, n’est pas refermée. Bien au contraire. Jean-Luc Mélenchon avait certes dit la même chose en 2012, François Ruffin développe sensiblement la même idée dans son dernier livre et dans les interviews qu’il donne à la presse. Le bashing anti-Roussel n’en finit pas pour autant. 

Cela en devient lourd et gênant. Voilà en tout cas autant de raisons pour ne pas manquer le rendez-vous social du 29 septembre, pour la défense du pouvoir d’achat. La question des luttes et de la mobilisation syndicale est primordiale. Il importe d’y participer et de les soutenir. Les besoins des Françaises et des Français sont très vifs.

Tant en matière d’emploi, de vie chère que d’environnement. Ne laissons pas Emmanuel Macron et le gouvernement nous narguer, droits dans leurs bottes. 
Toutes et tous à la manif ! 
Toutes et tous pour renforcer les luttes et la prise de conscience pour se dresser contre les projets libéraux de l’Élysée et de Matignon !


Arras : Bernard Sénéca inaugure mercredi le cycle de conférences des Amis de Robespierre

Que peut nous apporter aujourd’hui le besoin d’interroger l’histoire de la Révolution française, et le rôle de Robespierre ? Un cycle de conférence de l’ARBR (Amis de Robespierre pour le bicentenaire de la Révolution) se propose d’y répondre.
Bernard Sénéca, maître-horloger, a présenté plusieurs expositions de montres et horloges anciennes, au musée des Beaux-Arts d’Arras notamment.

Que peut encore nous apporter aujourd’hui le besoin d’interroger l’histoire de la Révolution française, et la réalité du rôle qu’y joua Robespierre ? Après deux siècles de « mensonge d’état », pour reprendre l’expression de Jean-Clément Martin, les sujets d’investigation ne manquent pas, et le combat contre les préjugés n’est pas près de s’achever.

L’ARBR (Amis de Robespierre pour le bicentenaire de la Révolution) va offrir aux Arrageois et aux internautes un cycle de sept conférences, pour lesquelles elle s’honore d’accueillir des historiens de la Révolution française reconnus et faisant autorité dans leurs domaines, pour interroger, à leur manière, l’invention complexe de la première République.

Appelées les « dîners du mercredi de l’ARBR », ces conférences débuteront à 19 heures par une collation partagée (charcuterie et crudités) à l’office culturel (2, rue de la Douzième), ou en visioconférence.


Bernard Sénéca, maître-horloger, a présenté plusieurs expositions de montres et horloges anciennes, au musée des Beaux-Arts d’Arras notamment.


Au programme

Le 28 septembre 2022 (à 18 h 30) avec Bernard Sénéca « Le temps d’une révolution et l’impossible rêve de révolutionner le temps ».

Le 16 novembre avec Serge Bianchi, « Marat et la vie politique dans le Paris révolutionnaire » (mêlant biographie et lieux de mémoire).

Le 14 décembre avec Hervé Leuwers, « Dernières nouvelles de Robespierre » autour du tome XII de ses œuvres.

Le 25 janvier avec Côme Simiens, « Aventures et mésaventures de l’école républicaine en Révolution ».

Le 1er mars avec Fadi Kassem, « Révolution, religion et république ».

Le 12 avril avec Yannick Bosc : « à propos de Thomas Paine, un député conventionnel anglais, républicain représentant le Pas-de-Calais ».

Le 24 mai avec Suzanne Levin, « Les représentants de la Convention en mission ».

Sauvons l’Arménie


L’Azerbaïdjan vient de lancer son offensive contre l’Arménie. L’impunité dont elle a bénéficié lors de l’occupation militaire des territoires de la République d’Artsakh, le rôle renforcé de la Turquie au sein de l’Otan, l’effondrement militaire de la Russie en Ukraine et les achats européens de gaz lui permettent de réaliser son objectif pour établir une continuité territoriale avec le Nakhitchevan. C’est une étape essentielle dans la reconstitution d’un ensemble panturque ininterrompu allant d’Istanbul au Turkestan.

Ne soyons pas dupes, avec l’aide de la Turquie et la passivité intéressée de la Russie, qui cherche des monnaies d’échanges pour sortir du conflit ukrainien, le but militaire de l’Azerbaïdjan est évident : annexer la province arménienne du Syunik. L’éradication de l’Arménie est en cours d’achèvement.

J’ai dénoncé au Sénat la duplicité de l’Union européenne qui feint d’ignorer ce projet militaire pour mieux acheter le gaz azéri. Comme l’Ukraine, l’Arménie réclame des armes pour se défendre. Nous avons le devoir de l’aider comme nous avons aidé l’Ukraine. Le million de morts victimes du génocide arménien commis par la Turquie profitant de l’indifférence de l’Europe nous regarde. Allons-nous commettre une nouvelle lâcheté ?

En 1897, Jaurès déclarait à propos des grands massacres d’Arméniens en 1894-1896 : « Nous en sommes venus au temps où l’humanité ne peut plus vivre avec, dans sa cave, le cadavre d’un peuple assassiné ». Un million de morts plus tard, l’Azerbaïdjan compte de nouveau sur l’abdication de notre conscience pour achever la criminelle entreprise lancée par la Turquie. Il est urgent de se mobiliser pour empêcher l’irrémédiable. C’est l’existence même de l’Arménie qui est en jeu.

source : https://www.pcf.fr/sauvons_l_armenie

L'appel du PCF pour le 29 septembre