Rechercher dans ce blog

L’ubérisation de la société - L’ère du capitalisme de plateforme

 

Alimentation, transports, aides à domicile… de nombreux domaines économiques sont ciblés par l’ubérisation. En moins d’une décennie, les applis ont envahi nos vies, faisant de la politique du « clic » et de l’instantanéité la nouvelle norme. Derrière ces nouveaux modes de consommations, c’est un véritable capitalisme de plateforme qui a pris place avec des plateformes numériques de travail qui façonnent non seulement beaucoup de nos activités au quotidien, le monde du travail mais aussi notre modèle de société.
 

Présent à Strasbourg pour le rendez-vous annuel des communistes aux universités d’été qui se sont tenues les 26, 27 et 28 août derniers, Pascal Savoldelli, sénateur communiste du Val-de-Marne, a sensibilisé les camarades, tant au « choc » qu’au « choix » de société de ce nouveau modèle alimenté par la numérique ubérisation. Dans son intervention, il rappelle que si les avantages de ce modèle semblent nombreux, il est important de s’interroger sur la façon dont notre société pourrait en subir les conséquences et pousse à réfléchir aux alternatives à ce capitalisme qui tend à nous vendre l’actualisation de ses formes de domination, d’exploitation et d’aliénation comme de nouveaux espaces de liberté.


L’aboutissement d’un rêve néo-libéral

En s’affranchissant des règles de concurrences et des règles sociales et fiscales, c’est une véritable offensive pour un acte fondateur qui s’opère avec l’ubérisation. Uber, Deliveroo, Docadom et consorts, avec la complicité de différents gouvernements, ont réussi à disrupter le marché avec succès en rendant leurs nouveaux standards de qualité de services et d’orientation client incontournables. D’une part, les entreprises traditionnelles n’ont d’autres choix que de s’aligner sur ce modèle pour survivre. De l’autre, c’est le retour du travail à la tâche et du tâcheron enfermé dans la précarité. Ce même forçat qui devrait remercier ces multinationales d’être enfermé dans la boite noire de l’algorithme. Affectant le statut de l’emploi, les conditions de travail, le rapport à l’espace et au temps de travail, c’est une véritable casse du salariat et de ses protections qu’entraine la plateformisation de la société.

Une nécessaire organisation collective

L’une des premières stratégies pour lutter contre l’ubérisation repose sur l’organisation collective. Le travail ubérisé est par essence une forme d’emploi qui se veut rendre les mobilisations improbables. Cependant, entre actions collectives pour requalifier l’activité de ceux qui offrent leur service en emploi salarié, création de « mutuelle de travail associé » et mise en place de plateforme coopérative de communs numériques, l’uberisation doit constituer un terrain de lutte de classe sans merci. Si les algorithmes nous enferment dans une bulle, il ne tient qu’à nous de nous ouvrir à nouveau au rassemblement. L’ubérisation relève bien évidemment d’une lutte syndicale qu’il convient d’adapter et d’organiser pour répondre aux nouveaux défis que pose le monde du travail numérique et l’ubérisation. Il ne tient qu’à nous de reconstruire un service commun qui porterait une institution de la valeur pour le travail des communes contre la seule qui existe à ce jour, celle du capital.

Pour un nouveau modèle de société

Ce qu’on appelait la “question sociale” doit opérer un retour en force dans nos réflexions. Remettant complètement en question le modèle économique traditionnel, le modèle du salariat et de l’emploi et, encore pire, le caractère interventionniste de notre État, l’ubérisation rappelle qu’il est urgent de penser la société que nous voulons, puis d’agir pour la construire. C’est dans cette volonté d’impulser une nouvelle orientation politique que, dans le prolongement de sa proposition de loi sur la requalification en statut salarial, Pascal Savoldelli a, pour le groupe CRCE, récemment légiféré sur le rôle des algorithmes et leur seuil d’interférence à l’autonomie des travailleurs. Car pourquoi faudrait-il adouber l’uberisation de l’économie sans en interroger l’idéologie et les effets délétères à long terme ? Ce monde-là n’est pas une fatalité. Le chantier est immense et à engager d’urgence. À penser sur le temps long, il est politique au sens premier du terme.

Héléna Laouisset-Royer

Collaboratrice du sénateur communiste Pascal Savoldelli   

PLFSS 2023 : un gouvernement sourd aux besoins des citoyens

 




Le projet de loi de financement de la Sécurité sociale 2023, adopté par le Conseil des ministres le 26 septembre 2022, ne tire aucune leçon de la crise sanitaire et s’inscrit pleinement dans la logique d’austérité portée par le gouvernement. En cette période d’anniversaire des 77 ans de la Sécurité sociale, la CGT revendique la mise en place d’une Sécurité sociale intégrale, assise sur les cotisations sociales et gérée par les assurés sociaux, à l’opposé d’un pilotage étatique d’économie budgétaire.

Durant ces dernières années, la Sécurité sociale a permis de limiter l’impact de la pandémie sur l’ensemble de la population. La Sécurité sociale subit de nombreuses attaques et, pourtant, elle résiste et elle protège les travailleurs et l’ensemble de la population.


Pourtant, le gouvernement ne tire aucune leçon de cette crise et continue à s’inscrire dans une logique comptable de « maîtrise des dépenses » marqué par un ONDAM très en dessous des prévisions de besoins pour l’assurance maladie (3,7 % contre les 4,4% minimum d’augmentation nécessaires selon le PLFSS). L’ONDAM reste un outil d’austérité et c’est pour cela que la CGT s’y est historiquement opposée. C’est donc la santé, l’hôpital qui seront encore abandonnés : 4 000 lits fermés, les personnels et les patients sacrifiés…


Plusieurs mesures du PLFSS sont des annonces cosmétiques sans véritable politique globale pour développer une politique de prévention et de santé publique efficace.


Pour le reste, ce PLFSS prévoit un service public de la petite enfance… sans service public.
Il prévoit des transferts financiers dangereux pouvant remettre en cause à la fois les prestations familiales et le congé maternité postnatal. Il ne propose aucune politique publique pour répondre aux urgences des déserts médicaux.


Il isole toujours plus l’aide à l’autonomie par le renforcement d’une 5ème branche vide, non financée et inadaptée aux besoins des personnes âgées ou en situation de handicap. Il ne propose ainsi qu’un demi-poste par EHPAD, c’est dérisoire, ce sont, en effet, 3000 postes ouverts contre les 50 000 promis par ce même gouvernement.


L’austérité portée par le PLFSS s’inscrit dans la même stratégie que les conventions d’objectifs et de gestion (COG), en cours de renouvellement. Articulées au PLFSS, elles entérinent l’insuffisance des personnels et des moyens financiers. C’est, en conséquence, une nouvelle dégradation de la mission de service public de la Sécurité sociale.


La CGT s’oppose à ces logiques purement gestionnaires ; cela commence par la suppression des exonérations de cotisations sociales essentielles pour apporter des vraies réponses aux besoins en termes de santé, retraite, de droit à l’autonomie, de famille et petite enfance, de médecine du travail.


Encore une fois, ce PLFSS n’est pas à la hauteur. C’est pourquoi la CGT votera contre ce texte lors des consultations. Même s’il n’y avait rien à attendre d’un tel outil au service de l’austérité et de l’étatisation de la Sécu, le gouvernement actuel fait le choix de peu d’ambition et continue ses attaques contre notre Sécurité sociale.


Montreuil, le 7 octobre 2022

Le mirage de la grande démission par le Pôle Eco de la CGT



Dans la droite lignée des discussions autour des « emplois vacants », patronat et dirigeants s’insurgent contre un supposé phénomène de « grande démission », phénomène discutable tant du point de vue quantitatif que qualitatif. Comment souvent, les dirigeants font porter le chapeau aux salariés, et utilisent ce prétexte pour justifier un nouveau tour de vis en matière de minimas sociaux et autres allocations.



Un niveau de démissions élevé, mais ni inédit ni anormal

S’il est vrai que le niveau actuel de démission est élevé (avec 523 000 démissions enregistrées au T2 2022), la situation est loin d’être inédite. En effet, ce niveau ne dépasse que légèrement celui atteint en 2008 (voir figure 1).

 

 

Ensuite, lorsqu’on rapporte le nombre de démissions au nombre de salariés, le phénomène reste même en deçà des pics observés au début des années 2000 ou en 2008 (voir figure 2).

 



Mais surtout, comme l’indique l’Insee, ce pic est tout à fait normal dans le contexte actuel, dans la mesure où les périodes de reprise d’activité (ici la sortie du Covid) s’accompagnent généralement de nouvelles opportunités d’emploi qui incitent à démissionner, tirant le taux de démission à la hausse.



Enfin, et c’est surement là l’argument le plus important : cette hausse du nombre de démissions n’est pas associée à un nombre inhabituel de retraits du marché du travail, qui signifierait que les démissionnaires sont partis pour arrêter de travailler !

 

Pour être tout à fait complet, il faut également souligner une hausse importante (+20% entre mai 2021 et mai 2022) du nombre de ruptures conventionnelles, dont une partie pourrait s’apparenter à des démissions.

Mais là encore, le niveau prête à discussion. En effet, l’importance de cette hausse s’explique en partie par la très forte diminution des ruptures pendant le covid. De ce fait, le niveau de ruptures en mai 2021 est inférieur à celui de début 2020, ce qui gonfle l’évolution sur douze mois glissants, tandis que l’après Covid s’est accompagné d’un effet rattrapage, stimulant la dynamique. Ensuite, il n’est pas possible de savoir si cette hausse est davantage le symptôme de départs choisis par les salariés (pouvant entrer dans le mouvement de grande démission), ou si elle cache en réalité des licenciements déguisés.

 

Quitter son emploi : un choix contraint


Quitter son emploi, que cela prenne la forme d’une démission ou d’une rupture conventionnelle, ne veut pas dire tout à fait la même chose selon la cause. Est-ce du fait de conditions de travail trop difficiles, dans l’optique d’essayer par ce moyen d’améliorer son salaire, ou pour d’autres raisons encore ? Quoi qu’il en soit, il n’existe aucune donnée permettant de savoir quels sont les profils des salariés démissionnaires, en termes de caractéristiques de l’emploi occupé, ou de leur trajectoire par la suite.

Mais dans les deux cas évoqués par exemple, faut-il vraiment s’étonner que des salariés quittent leur emploi pénible, ou, dans un contexte où les salaires augmentent bien moins vite que l’inflation, qu’ils aillent chercher un meilleur salaire ailleurs ? La responsabilité patronale est bien engagée !


Comme toujours, plutôt que de s’en prendre aux réels coupables, nos gouvernants accusent les salariés démissionnaires et justifient de cette manière la nécessité de durcir encore davantage les conditions d’indemnisation chômage. Se faisant, ils oublient ce que nous savons tous à la CGT : quitter son emploi est toujours un choix contraint.


À ce sujet, le Ministre du travail O. Dussopt déclarait il y a quelques jours vouloir supprimer les allocations chômage en cas d’abandon de poste. Pourtant, dans bien des cas, l’abandon de poste apparait comme la solution de dernier ressort, lorsque l’employeur refuse toute négociation pour une rupture conventionnelle du contrat de travail, permettant contrairement à la démission, d’accéder à des indemnités chômage.

 

Derrière la question du sens au travail, l’ombre du coût du capital

 



Qu’on le veuille ou non, la pandémie de Covid est venue mettre un coup de projecteur sur tout un ensemble de questions qui restaient jusqu’alors plus facilement dans l’ombre : « mon activité est- elle essentielle à la vie ? Si oui, pourquoi est-elle si pénible, peu considérée, et mal rémunérée ? Si non, pourquoi continuer ? » Est-elle néfaste pour l’environnement ou la société ? Ces questions sont celles que posent très justement Coralie Perez et Thomas Coutrot, économistes du travail1, résumant à elles seules les interrogations de millions de salariés (dont l’encadré donne un exemple).


Or, ce malaise autour du sens au travail, nous l’éprouvons tous. C’est bien la preuve que l’opposition bête et méchante entre salarié·es « essentiels » et « non-essentiels » ou entre cadres et non-cadres élude le vrai problème, à savoir ce que le coût du capital fait au travail, à travers deux dimensions principales.


Quoi qu’on en dise, ressentir que son travail a du sens passe nécessairement par la reconnaissance monétaire de notre contribution, à travers un salaire décent et un partage de la valeur créée. Et on le sait, en matière de partage de la valeur, ce sont toujours les actionnaires qui gagnent, et les salarié·es qui perdent. C’est bien évidemment le cas de tous ces métiers du médico-social ou du soin et du lien auxquels appartiennent une bonne partie des « premier·es de corvée2 ».


D’autre part, dans le système capitaliste, ce n’est pas nous qui décidons du contenu et de l’organisation du travail, mais encore une fois les actionnaires et les patrons, cherchant à extraire toujours plus de valeur du travail de leur subordonnés et le rendant ainsi de plus en plus dénué de sens, renvoyant à l’aliénation au travail décrite par Marx.


Le débat actuel autour de la « grande démission » qu’alimentent tant les politiques que le patronat repose finalement sur l’idée que chacun est libre de quitter son emploi lorsqu’il le souhaite. Quoi de plus méprisant, pour tous ces salarié·es mal rémunéré·es pour lesquels quitter son boulot n’est pas juste compliqué mais quasi-impossible, principalement pour des questions financières ? Et cela est d’autant plus vrai dans la période actuelle de forte inflation qui fait exploser les dépenses contraintes et préengagées (nourriture, énergie, carburant etc.).


C’est ainsi la preuve flagrante d’une opposition toujours plus forte entre capital et travail. Quand nos dirigeants crient au « refus du travail », les recherches actuelles montrent bien qu’il s’agit du refus d’un travail insensé3, tel qu’il est dicté par le capital.

➢ Le niveau actuel de démissions est élevé mais il n’a rien d’inédit, ni d’anormal



➢ Les politiques et le patronat jouent sur cette supposée dynamique pour justifier un durcissement des conditions d’octroi des minima sociaux et autres allocations, notamment chômage.


➢ Est-il seulement possible de trouver du sens au travail, dans un monde qui n’en a pas ? Il est urgent de reprendre la main en matière d’organisation, de définition du contenu du travail, et de rémunération

1 Dans leur ouvrage « Redonner du sens au travail : une aspiration révolutionnaire » paru aux éditions du Seuil, en septembre 2022.
2 Voir le mémo sur les salariés de la deuxième ligne.
3 Perez et Coutrot, ibid.

« Je ne me sens pas en phase avec l’injonction à produire, je ne veux pas me lever le matin pour aller enrichir des gens qui me méprisent, alors si en plus il faut que j’y trouve du sens, on est mal partis. [...] Et pourquoi est-ce à moi d’y trouver du sens, alors que le système économique n’en a pas à mes yeux ? »

E.P - Sens au travail : la quête impossible

Montreuil, le 4 octobre 2022

Madeleine Riffaud maltraitée aux urgences, coup de gueule d'Olivier Safon



Madeleine Riffaud, résistante de toujours, aujourd'hui âgée de 98 ans, a été traitée de façon indigne au service des urgences d'un hôpital parisien . Ce qui l'a conduit à témoigner du délabrement de ce Service public, comme le rapportait un article publié par Rouge Cerise.

À sa lecture, notre camarade, Olivier Safon s'est indigné et nous a fait parvenir le témoignage ci-dessous.



Salut Camarades,

Ce qui fait mal, ce qui nous pète à la gueule, là en octobre 2022, c'est le constat de cette impressionnante descente des moyens et des effectifs dans notre milieu médical français.

Rien à foutre, qu'une nouvelle fois, les grands décideurs nous promettent une énième amélioration dans tous les services des "blouses blanches": qui y croit encore ?

Il est grand temps que leurs élites s'inspirent de ce qui se faisait, à la Libération, pour ce même secteur, dans les travaux d'un certain Conseil National de la Résistance. Le C.N.R., le vrai, pas le mauvais générique actuel: encore une usurpation de l'Histoire, par certains politiques!

Rappelez-vous la création de la sécurité sociale, rappelez-vous les acquis sociaux de cette période: nos gouvernants, à l'époque de la Libération, répartissaient les richesses et pensaient collectif, humain !

Pas certain, qu'à l'époque, Ambroise Croizat circulait en avion personnel, tu sais le fameux "jet privé" de 2022...

Les richesses sont là, dans leurs supers profits et autres portefeuilles d'actions, bourses...

Mais les dirigeants de ces dernières décennies ont oublié cette belle époque "des jours heureux", où se soigner était un droit, sans tendre la carte bancaire ou le chéquier, avant de tendre aussi sa carte de sécurité sociale !

En attendant, ce sont les blouses blanches et leurs patients, c'est à dire potentiellement nous tous, que l'on compresse, que l'on fait cracher, que l'on fait attendre au sens propre, comme au sens figuré.

Dis-moi combien tu as sur ton compte bancaire et je te dirai comment, qui et où, on risque de te soigner !

Tu comprends, il faut faire des économies, à vau-l'eau, en 2022 !

Il serait bienvenu, poli et, soyons fous, courageux de la part de nos dirigeants, de la part du Ministère de la Santé, de la part de ces précieux représentants du beau parti politique de la dite Renaissance d'exprimer par un courrier, des explications, des excuses, de la compassion envers notre Camarade, Madeleine Riffaud.

Madeleine Riffaud, qui depuis 78 années, se bat, s'investit, témoigne pour que la bête immonde ne resurgisse en France.

Madeleine qui s'est bien sûr battue, comme tous ceux du Maquis, tous ceux de la Résistance, tous ceux de la Déportation pour que nous vivions dans une société juste, humaine, avec une Santé forte pour TOUS !

Résistante, ses témoignages écrits ou filmés sont poignants et nous transpercent !


On est loin et, disons-le, même totalement à l'opposé de ce triste individualisme, égoïsme, pessimisme qui anime l'ambiance capitaliste actuelle...

"ICI, CHACUN SAIT CE QU'IL VEUT, CE QU'IL FAIT QUAND IL PASSE "

Ah, j'oubliais : Fraternité !

Olivier.



Ruffin, Roussel : du Front de la Somme à la guerre de tranchées ?



Depuis plusieurs semaines, un débat sur le travail agite la gauche. Tout a commencé au début du mois de septembre avec la sortie du nouvel essai de François Ruffin, Je vous écris du front de la Somme (éditions Les liens qui libèrent). Son objectif : analyser le vote des classes populaires à la dernière élection présidentielle et comprendre pour quelles raisons une partie non négligeable d’entre-elles ont préféré le Rassemblement National à un candidat de gauche.

Le député de la Somme présente ce qui est pour lui l’une des causes de ce rejet : l’abandon d’un discours sur le travail. Cet argument, également avancé par Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, est apparu comme un pavé dans la marre qui n’en finit pas de faire des remous à gauche.


Une France fracturée

Les résultats de la dernière élection présidentielle et des élections législatives qui ont suivi sont sans appel : la candidature de Jean-Luc Mélenchon puis celles des candidats de la NUPES ont réalisé leurs scores les plus importants au sein des grandes agglomérations. À titre d’exemple, le leader de la France Insoumise réalise 24 % des voix dans l’agglomération parisienne, soit 8 points de plus qu’en 2017, tandis que son score n’atteint que 14 % dans les communes entre 20 000 et 100 000 habitants, sept points de moins qu’à la dernière présidentielle.

En parallèle, la percée du Rassemblement national dans d’anciens bastions de la gauche ouvrière est également évidente : le parti de Marine Le Pen remporte huit circonscriptions sur les dix-sept de Picardie, six sur les douze du Pas de Calais et six sur les vingt-quatre du Nord. Une véritable razzia sur ces territoires périphériques, à quelques exceptions près (dont les circonscriptions de François Ruffin et de Fabien Roussel).

Ce constat effectué par François Ruffin, pourtant fondé sur des chiffres exacts, a pour l’instant du mal à passer chez les cadres de la France Insoumises. En témoigne la déclaration de Jean-Luc Mélenchon à la Fête de l’Humanité, quelques jours après la sortie du livre : « Je demande qu’on arrête les jérémiades », la France Insoumise étant désormais « le premier parti des chômeurs, précaires, jeunes de moins de 35 ans, des centres urbains ». S’ensuivent des propos similaires chez nombre de ses nouveaux camarades députés. Stratégie d’aveuglement ou peur d’analyser les causes profondes de ce rejet ?

Retrouver une gauche du travail


Car la base de ce rejet est complexe et repose sur une double fracture : l’une entre les classes intermédiaires et les classes populaires, l’autre interne aux classes populaires entre « les enfants d’immigrés dans les quartiers et les blancs de la France périphérique », pour reprendre les propos de François Ruffin. Des propos pas si éloignés de ceux de Fabien Roussel expliquant au cours de la campagne présidentielle qu’il souhaitait trouver une troisième voie entre « le PS [qui] ne parle plus qu’aux bobos des villes et Jean-Luc Mélenchon à la fraction radicalisée des quartiers périphériques. Moi, je parle au peuple ».


Cette troisième voie repose sur une volonté : faire renouer la gauche avec la défense du travail et des travailleurs. Face à une mondialisation qui a vidé la France de ses usines et de son industrie dès 1975, la gauche de gouvernement comme celle d’opposition n’a pas trouvé le bon discours et a parfois fait les pires choix en alimentant la libéralisation et le dumping social à coups de traités de libre-échange. Percutées de plein fouet, les classes populaires ont pour partie applaudi le discours protectionniste porté par le Front National des années 1990. La faute était alors rejetée non pas sur « ceux qui se gavent », invisibles pour beaucoup, mais sur « ceux qui se voient » dans vos quartiers, c’est à dire les étrangers et les immigrés. Un ennemi à portée de main.


Reconquérir ces classes populaires passe donc par la reconquête par la gauche de la question du travail. Si Fabien Roussel a choqué en parlant de « la gauche des allocs », il n’était pourtant pas loin du « parti des assistés » mentionné par François Ruffin dans son livre (il est certes plus facile de mettre des guillemets à l’écrit qu’à l’oral). Ce dernier fait la démonstration que c’est bien le travail qui apporte une dignité en permettant d’obtenir « des salaires décents, un treizième mois, un comité d’entreprise, de quoi prendre un crédit, s’installer dans la vie ». Plus loin, il ajoute : « Les thèses de la fin du travail ou même du revenu universel ne m’ont jamais enthousiasmé ». Une fois de plus, un discours similaire à celui du secrétaire national du PCF qui détaille dans une tribune publiée dans le journal Le Monde, le 13 septembre : « Je m’inscris en faux contre ceux qui théorisent « la fin du travail ». Ce discours passe totalement à côté des réalités qui se font jour. »


Volée de bois vert


Il n’en fallait pas plus pour déclencher une polémique au sein de la NUPES, les représentants de EELV n’hésitant pas à ouvrir les hostilités. La conseillère régionale EELV des Hauts-de-France, Marine Tondelier, a ainsi dénoncé « un discours quasiment réactionnaire », suivie de Sandrine Rousseau déclarant finalement que « le travail est une valeur de droite » et se réclamant du « droit à la paresse » de Paul Lafargue. Le leader de la France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon, a également taclé le secrétaire national du PCF lors de la première de la nouvelle émission de Léa Salamé, « Quelle époque », demandant à ce que Karl Marx « explique à Roussel ce qu’est une assurance chômage et pourquoi c’est un acquis des travailleurs ».

Ces réponses témoignent des divisions à gauche pour certaines, et d’une certaine ignorance pour d’autres. Sandrine Rousseau, en se réclamant de Paul Lafargue et de son droit à la paresse, oublie de préciser que si le travail est aliénant sous la domination capitaliste, il est pourtant un élément essentiel d’une société communiste visant l’émancipation.

Pour Guilhem Mevel, doctorant en théorie politique à Sciences Po ayant signé une tribune dans Le Monde : « Nous pouvons légitimement croire que [le clivage entre gauche du travail et droit à la paresse] reflète l’opposition d’une gauche encore marxiste face à une gauche postmarxiste. Là où le Parti communiste conserve une lecture de classe de la société, la gauche postmoderne, dont fait partie Sandrine Rousseau, analyse la domination comme un ensemble de discours, de pratiques et de représentations qui touchent une multitude d’identités non fixes. »

Les pudeurs de François Ruffin


Gauche sociétale ou gauche des classes sociales, gauche décoloniale ou gauche universaliste, telles semblent être finalement les oppositions qu’illustre cette polémique sur le travail. Comme le souligne le même Guilhem Mevel : « Là où le Parti communiste conserve une lecture de classe de la société, la gauche postmoderne, dont fait partie Sandrine Rousseau, analyse la domination comme un ensemble de discours, de pratiques et de représentations qui touchent une multitude d’identités non fixes. »

Bien qu’il y ait aujourd’hui des similitudes entre les analyses de Fabien Roussel et François Ruffin, ce dernier cherche à tout prix à s’éloigner publiquement du secrétaire national du PCF. En témoigne ce tweet publié à la suite de la polémique concernant les propos de Roussel à la Fête de l’Huma : « Roussel me donne à intervalle régulier le baiser de la mort ! ». Depuis, à chaque intervention médiatique, il signale sa différence avec le communiste. Pourquoi cette pudeur ?

La France Insoumise, depuis l’annonce du retrait de Jean-Luc Mélenchon s’agissant de l’élection présidentielle 2027, est en quête d’un leader. L’affaire dont fait l’objet Adrien Quatennens semble pour l’instant l’empêcher de prendre la tête du mouvement, et les hostilités sont déjà ouvertes au sein de la NUPES. Pour ne citer que certains d’entre eux, tels Alexis Corbière, Manuel Bompard, Mathilde Panot ou encore Olivier Faure, nombreux sont celles et ceux qui s’imaginent un destin présidentiel. François Ruffin pourrait légitimement y prétendre également, mais doit pour cela ne pas paraître trop proche idéologiquement du secrétaire national du PCF, aujourd’hui en froid avec les autres forces de la NUPES. Une stratégie qui vise à tenir deux bouts : d’un côté, celui de la proximité et du soutien des Insoumis forts dans les quartiers, et de l’autre, celui de la proximité avec les classes populaires rurales et périphériques. Une équation difficile, alors qu’il doit aussi compter avec le leader du PCF dont la cote de popularité s’améliore semaine après semaine.

Pierrick Lavoine



Fabien Roussel invité de 22H MAX sur BFMTV

 


Une heure de travail délocalisé à l'étranger, c'est une heure de chômage en France